#Interview: Emmanuel Hussenet

Qu’est-ce qui vous a amené en Bulgarie ?
Madame Radosveta Krestanova, enseignante en français, qui est aussi une personne très engagée pour la nature, m’a invité à participer à un débat sur la COP21 dans les locaux de l’Institut français, puis à intervenir auprès des étudiants de l’Université de Sofia.

Expliquez l’objectif du projet « Les Robinsons des glaces » à l’audience bulgare.
Il s’agissait d’organiser des expéditions sur la côte orientale du Groenland pour sensibiliser le public à la disparition des banquises de l’océan Arctique. Ces banquises jouent un rôle très important car elles sont les climatiseurs de l’hémisphère boréal, nos climats et les courants océaniques en dépendent.

Dans quel autres pays est-il présenté le projet ?
Le projet est né en France où il se diffuse petit à petit, et même si sa vocation est par principe internationale, il n’est pas encore représenté officiellement dans un autre pays.

Est-ce qu’il vise à surmonter la barrière de la langue française ?
Pour le moment, pas de projet de traduction très précis… Il faudrait trouver un éditeur dans un autre pays, et traduire est un travail long et difficile ! Il vise surtout à surmonter la barrière des intérêts nationaux. Ce qui se passe dans l’Arctique nous concerne tous.

Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser aux problèmes liés à la disparition de la banquise ?
J’ai organisé beaucoup d’expédition dans ces régions, en été en kayak de mer et aussi au printemps à skis. Le réchauffement planétaire est trois fois plus marqué dans l’Arctique qu’en Europe ou en Afrique. Ses conséquences sont tellement manifestes qu’elles ont souvent entravé mes expéditions comme celles de mes collègues. Les soucis que nous rencontrons de plus souvent c’est d’abord la disparition de la banquise qui fait qu’on ne peut plus traverser certains fjords à skis ou traîneau à chien comme on le faisait auparavant, et l’augmentation des précipitations, qui a pour conséquence une épaisseur de neige bien plus importante qui entrave la progression.

Considérez-vous que la fusion est réversible et que peut-on faire pour récupérer l’équilibre de la nature ?
Je pense malheureusement qu’il n’y a pas grand-chose à faire… Nous avons modifié la composition chimique de l’atmosphère, ce n’est pas rien ! Et notre civilisation basée sur une énergie abondante fournie par le charbon, le gaz ou le pétrole, ne semble pas du tout sur la voie d’un changement, malgré les grands discours et les déclarations de bonnes intentions. Si le monde pouvait commencer par cesser de s’agiter, nous ferions déjà un grand progrès…

Le Danemark et le Canada s’en disputent la souveraineté de l’île Hans. Votre projet « Hans Universalis » défend l’idée que l’île doit appartenir à tous. Comment cela peut être réalisé et pourquoi cette cause est-elle importante ? De quels types de soutien avez-vous besoin pour la cause ?
Pour le moment, nous avons surtout besoin que le public s’empare du symbole que représente l’île Hans. Si nous ne parvenons pas à nous projeter, même en imagination, sur ce territoire, nous n’aurons aucune prise sur ce qui va se passer dans l’Arctique dans quelques années quand la banquise aura terminé de fondre. Les grandes nations se partageront les dernières ressources encore inexploitées de la planète et nous entrerons dans une phase de déclin sans doute irréversible. La planète dont nous dépendons tous aura été pillée. La moindre des choses, aujourd’hui, me semble être de prendre conscience de ce qui arrive, et de se positionner en être humain responsable. C’est ce que propose www.hansuniversalis.org

Le film « Ultimes banquises » révèle l’expérience des « Robinsons des glaces » au cours des expéditions. Est-il difficile à réaliser un film dans le milieu des dures conditions polaires ?
Oui, c’est compliqué… Pas tant à cause du froid, qui est rarement extrême, et les batteries résistent très bien, qu’à cause de la logistique, car nous sommes très limités en place et en moyens techniques. Le milieu exige de nous des efforts constants pour progresser et éviter les dangers, filmer simultanément n’est pas agréable !

Vous est un écrivain et journaliste pour la nature et l’écologie. Pour quelle raison une majorité de vos œuvres littéraires sont destinés à la jeunesse ?
Ce n’est pas la majorité ! On pourrait penser toutefois que s’adresser aux jeunes c’est préparer l’avenir, or je crois que c’est aujourd’hui même qu’une prise de conscience et qu’une mise en mouvement est nécessaire, c’est pourquoi s’adresser aux adultes est à mon sens prioritaire. Mais c’est aussi plus difficile.

Quels conseils voudriez-vous donner aux générations futures ?
Ne pas s’en remettre au pouvoir en place, ne pas chercher à se rassurer avec les beaux discours, et regarder la réalité en face. Tisser des liens de proximité, s’organiser autour de ce qui fait sens.

Qu`est-ce que vous souhaitez aux lecteurs de cet interview ?
Je souhaite surtout que chacun trouve en lui-même la réponse aux questions qu’il se pose. Nous ne sommes pas seuls: les livres, les voyages, les amis sont là pour nous aider.

LILIA IVANOVA

Lilia Ivanova#Interview: Emmanuel Hussenet